Ozarts Etc Interview – Jack TML

Street artiste israélien né en 1988, Jack TML nous a généreusement accordé une interview par mails interposés. Un échange de questions et de réponses qui nous permet d’appréhender son univers si singulier. De ses débuts dans son village natal jusqu’à sa vision de la scène contemporaine, Jack TML revient donc sur son parcours, son évolution et son amour du street art.
Tu as commencé à peindre dans la rue à une époque où le street art était quasi inexistant à Jérusalem. Où et comment as-tu découvert ce mouvement? Qu’est-ce qui t’as attiré et donné envie d’y participer?
En fait, je n’ai pas commencé à peindre à Jerusalem. J’ai commencé à peindre dans ma ville natale à Emek Izra’el, qui est une zone rurale – beaucoup de champs et de fermes. Plus que les rues, je peignais les arrêts de bus, les étables abandonnées… Et quand j’ai commencé à peindre, je n’étais pas vraiment conscient qu’il y avait un mouvement street art. Ce n’est, en fait, que lorsque j’ai temporairement déménagé à Tel Aviv et ensuite à Jérusalem que je l’ai découvert. Au départ, je n’avais pas d’intentions artistiques. C’était du pur vandalisme nourri à l’adrénaline, quelque chose pour casser la vie monotone et ennuyeuse d’un lycéen de 17 ans issu de la classe moyenne.
Jack TML - Street Art Israel
Cela fait maintenant 10 ans que tu gravites dans cet univers. Peux-tu nous parler de ton parcours et de ton évolution?
Et bien, ça ne fait pas tout à fait 10 ans, même si on n’en est pas loin. Dès le départ, le graffiti était une pure échappatoire. Il y avait un immeuble abandonné près de notre école, et, de temps en temps, je brossais les cours pour aller y peindre. J’ai appris beaucoup là-bas, principalement le contrôle de l’aérosol. Ce n’est que lorsque je suis allé à Tel Aviv, après avoir été recruté par l’armée à 18 ans, que je me suis rendu compte que je n’étais pas le seul à faire du graffiti dans ce pays, et contrairement à ma « vie de ferme » antérieure, il y avait beaucoup de murs sur lesquels je pouvais dessiner. C’était le paradis du vandalisme. Du pur fun!
Jack TML - Street Art Israel
A cette époque, un magasin Montana a ouvert en Israël. Je ne sais pas comment il a survécu, s’il l’on considère que la scène du Street Art était si petite qu’il n’y avait pas un tag dans la rue. Je ne connaissais pas la personne qui le tenait. Mais Montana était un lieu de rencontre pour la scène, et j’y ai croisé la plupart des gens actifs dans le milieu du street art de Tel Aviv, bien que je n’ai jamais vraiment été sur la même longueur d’ondes qu’eux. Je pense que je ne comprenais pas leur argot, ils étaient juste trop cools pour moi.
Le temps que je finisse mon service militaire trois ans plus tard, la scène de Tel Aviv s’était complètement transformée. Soudainement, le graffiti était devenu « cool » et « hip ». C’était devenu un univers surpeuplé d’artistes merdiques qui essayaient de surfer sur la vague du street art « fashion ». J’ai eu le sentiment que le graffiti était perdu.
Jack TML - Street Art Israel
Je me souviens qu’une fois je dessinais sur un abris quelque part dans Tel Aviv lorsqu’un officier est apparu et m’a demandé d’arrêter. Au bout d’un moment, un type est venu et nous a dit que c’était son immeuble et que je pouvais dessiner dessus. Au début, j’étais content de pouvoir continuer à travailler, mais plus tard, j’ai commencé à me demander si le graffiti n’était pas devenu rien d’autre que de la décoration. Peut-être que si l’officier m’avait arrêté, le graffiti aurait préservé son sens de vandalisme.
Un an plus tard, j’ai déménagé à Jérusalem qui s’est révélée parfaite pour moi. Même si c’est une grande ville, elle donne le sentiment d’être petite, rurale. Et contrairement à Tel Aviv à cette époque, Jérusalem était complètement « vierge » du point de vue du street art. Et par dessus tout, il y avait  à Jérusalem quelques groupes de juifs orthodoxes qui étaient (et sont toujours) très ennuyés et contrariés par mes travaux. Je me réjouissais de la possibilité que j’avais de déranger avec le graffiti. C’était comme si le graffiti redevenait quelque chose que les gens pouvaient soit aimer soit détester, plutôt que de belles images sur un mur.
Aujourd’hui, il semble que les autorités à Jérusalem aient commencé à accepter et adopter ce mouvement qui amène un souffle de jeunesse et d’air frais à une ville qui en a désespérément besoin.
Jack TML - Street Art Israel
Tu peins également sur toile, mais ton premier amour reste la rue. Est-ce une nécessité? Qu’est-ce que cela te permet?
Et bien, cela fait tellement longtemps que je fais du street art qu’aujourd’hui l’adrénaline joue difficilement un rôle. Donc ce n’est pas vraiment un besoin. J’ai juste l’impression que le street art est le format proéminent avec lequel je veux exposer mes travaux. Si je n’utilisais que des toiles ou des murs légaux je ne pourrais pas dire que je suis un street artiste.
A l’occasion, je travaille encore en studio ou pour des expositions en galerie, mais il n’y a rien de plus excitant, rien qui ne repousse plus les limites, rien de plus satisfaisant que de peindre dehors, dans les rues. Comme je l’ai dit, ce n’est pas tant le fait de peindre en soi qui me procure de la joie, mais plutôt le fait de voir mes travaux exposés dehors. C’est comme une preuve d’existence pour moi. Savoir que si ça n’existait pas, ces rues ne seraient pas les mêmes. Les gens remarqueraient que quelque chose manque, que quelqu’un est parti.
Jack TML - Street Art Israel
Le contexte particulier de Jérusalem a-t-il une influence sur ton travail?
Et bien, en premier lieu et avant tout, au vu de la nature religieuse de Jérusalem, tu ne peux pas vraiment peindre de nus ou de travaux subversifs. Ils seraient recouverts ou effacés  dans les heures. J’ai essayé de combattre cette censure au début, mais après avoir réalisé que c’était une bataille que je ne pourrais pas gagner, j’ai commencé  à « habiller » les personnages dans mes dessins, ou à dessiner dans des lieux plus difficiles à atteindre. De toute façon, ça n’a pas été un changement nécessairement mauvais. Ça m’a forcé à développer des approches différentes qu’autrement je n’aurais probablement pas essayées.
Mis à part ça, contrairement à Tel Aviv, il n’y a pas de magasin « Montana Color » à Jérusalem pour fournir le matériel, donc nous avons dû retourner  à la peinture de mauvaise qualité, essentiellement noire et blanche. Si nous avons été dans un premier temps un peu frustrés par ça, nous avons appris à l’utiliser à notre avantage: quand tu peins avec des couleurs bon marché tu n’es pas constamment en train de penser à l’argent que tu dépenses, ce qui te permet de travailler plus librement. Tu es moins obsédé par chaque trait. C’est une approche moins perfectionniste, tu privilégies la valeur artistique au tracé.
Jack TML - Street Art Israel
A tes débuts, tu signais avec le pseudo Jack auquel tu as, par la suite, ajouté les lettres TML pour « The Meaningless » ou « Three Meaningless Letters ». Pourquoi ce choix? Pourquoi « Meaningless »?
Le TML a été ajouté après mon déménagement à Jérusalem. Le seul writer que je connaissais était Signer. Nous avons commencé à travailler ensemble et finalement formé un crew que nous avons appelé TML. L’idée sous-jacente était la contradiction qu’il y avait entre l’idée que le graffiti était un engagement politique (écrire sur le mur) et le fait que nous n’avions pas de telles intentions. Nous faisions du graffiti parce que c’était une sorte de pulsion, l’instinct de créer quelque chose, d’être et de savoir que tu es vivant. TML essaye aussi de ridiculiser le fait que le graffiti est devenu un courant mainstream, un art orienté vers la culture pop. C’était une manière d’affirmer que le graffiti avait perdu certaines de ses racines avant-gardistes. Au-delà de ça, c’est aussi un moyen de nous tourner au ridicule, d’ironiser la culture de laquelle on vient: de faux noms et des crews à trois lettres.
Donc principalement, TML n’est qu’une blague. Ça parle du rien, du manque de possibilités pour trouver un sens dans l’art ou la vie.
Jack TML - Street Art Israel
Tes personnages sont-ils d’une certaine façon une prolongation ou facette de ta personnalité. Y a -t-il une part autobiographique (Auto-portrait)?
Il m’a fallu un certain temps pour le réaliser, je pense que les gens qui me connaissent diraient que la réponse est oui. Le regard déconnecté de mes personnages est le reflet de ma vue presque autiste. Une personne qui n’est presque jamais capable de se connecter au lieu où elle se trouve, juste capable de réfléchir à partir de la marge.
Depuis le départ, cette culture est une extension de ton nom ou de toi, que ce soit par tags, par pièces ou ensuite par personnages. Je pense que c’est valable pour n’importe quel art: c’est toujours une extension de l’artiste lui-même.

La notion d’insignifiance semble essentielle dans ton travail. Tes personnages, par exemple, paraissent désemparés. Sont-ils le reflet d’un manque de sens général dans la société?
J’aimerais dire que c’est le cas, mais je ne pense pas que je puisse parler pour une génération entière, juste pour moi-même.

On peut également se demander qui est le spectateur? Tes personnages, contraints d’observer le monde ou nous, témoins de leur condition?
Je pense que ça va dans les deux sens. Un personnage dans la rue regarde toujours un public inconnu, étrange, essaye de communiquer avec lui pour obtenir un moment de leur attention avant qu’il ne continue son chemin pour aller travailler ou aller à l’école. Et, tout comme le public est étranger pour le personnage, le personnage est étranger pour le public. Un personnage dans la rue s’expose à toi comme une lettre de confession anonyme à tous ceux qui veulent la lire.

On a pu lire sur tes fresques « Street art is a joke. And I’m the clown. » et « Stop loving street art you are killing it. » Est-ce une critique ou un trait d’humour? Que penses-tu de l’évolution du street art (entrée en galerie, marchandisation…)?
C’est de l’humour, mais ce n’est pas drôle. C’est sarcastique, cynique. Peu de gens comprennent la sensation de faire quelque chose que tu crois original, personnel, avant-gardiste ou underground, pour que le mainstream le découvre à un moment donné et l’éloigne de toi. C’est comme si l’on s’asseyait sur toi, comme si l’on te pressait. Peu importe où tu vas, ça te suit, nulle part où fuir. Tu deviens une caricature de toi-même.

Où en est la scène israélienne? A-t-elle des spécificités? Quels sont les artistes à suivre?
La majorité des artistes travaillent à Tel Aviv, et tout ce qui est en dehors obtient difficilement une quelconque reconnaissance. Et pour être honnête, il n’y a que quelques bons artistes à Tel Aviv. Les autres ne sont que de médiocres ordures qui se font arroser d’éloges qu’ils ne méritent pas vraiment. Je pense que le public à une telle soif de street art qu’il admire trop rapidement des street artistes et les envoie dans des galeries d’art avant même qu’ils n’aient fait quoi que ce soit d’original, ou au moins de raisonnable, dans la rue.
Quels artistes t’ont marqué ou influencé et pourquoi?
Je ne peux pas vraiment citer une personne ou une autre. Parfois, j’aime une chose et, après quelques mois, je vais vers une autre. C’est une évolution continue. Je suis influencé par tout ce que je vois. J’essaie d’apprendre de quiconque a quelque chose de valeur à m’enseigner. Et presque tout le monde a quelque chose de laquelle apprendre.

Enfin, dernière question, quels sont tes projets?
Le prochain événement important dans mon agenda est le Stroke Art Fear Festival à Munich. A part ça, continuer à gribouiller dans les alentours de Jerusalem, autant que je peux.
 
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(Entrevue réalisée par etc_stream pour Ozarts ETC)
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